Partir et rester

peinture, peinture et poésie, portrait, pulsation, reflux, souvenirs, voyage

L’homme regardait les flammes
Comme on regarde dans les yeux du destin
Peut-être à mi-chemin entre prudence
Et aveuglement
Il avait regagné in extremis
Ce petit amas rocheux au milieu d’une mer d’armoise
Il pensait à l’enfant qu’il avait laissé là
Avait-il eu le temps de lui transmettre ça
Lui qui s’était évertué à rester digne
À maitriser dans le foyer de son âme cette bienveillance
Qu’il avait reçu jadis
Et l’homme regardait les flammes
Volées il y a longtemps
La lumière transfuge
Qui depuis lors
Vacille
Dans le regard du destin

_MG_1449

Vârânasî

Non classé, rimes, souvenirs, voyage

Et le feu de la mort a vécu bien longtemps.
Sur la rive oppressée, on les voit maintenant
Pleins de fatalités et pour les Dieux nombreux
D’atroces mélodies se jettent dans le feu

Les corps brulent ici, au cœur de Bénarès,
Et le temps s’amincit pour infiltrer la foule.
Nous buvons le destin crasseux dans la sagesse
D’une enfant démunie par le fleuve qui coule.

Du monde tel qu’il est, nous ne distinguons rien.
Seule la sensation d’être au bout d’un chemin
Et puis le Gange en crue qui nous dit « Pas encore »

Insatiable de morts et de chansons sans rime,
Sans commune mesure, le fleuve achemine
Tout ce que nous saurons et que la vie ignore

24 Novembre 2010

Cordillère

chronique, souvenirs, voyage

nous avons pris le bus pour joindre Chiclayo
au travers des déserts et des petits rios
tout secs haletant comme pris dans de fatales
rumeurs de paradis aux masques de crotale

et la planète élance ses longs membres gonflés
ses cactées étrangères à la moralité
des fantômes espagnols aux idées dramaturges
qui hantent pour toujours ces étendues de verges

nous sommes entassés derrière ces vitres crades
nous passons au milieu des infimes bourgades
où tout semble baigné dans une plaie orange
où le soleil a excommunié tous les nuages

dans le gris des agaves un type use sa trique
sur un âne esquintant toute sa mécanique
car ici dieu a dit que l’âne est un camion
et au pied de la lettre on prend la religion

on s’arrête pour pisser ou pour changer la roue
un animal crevé durcit sur les cailloux
un gringo va braquer son arme numérique
sur le corps desséché comme une sombre brique

le chauffeur a plaqué des posters du messie
sur le cockpit la mort se faisait du souci
et on repart encore s’abimer les vertèbres
dans son taco voguant dans une paix sans arbres

les oponces juteux qui sont le casse-graine
des chenilles invétérées des hautes plaines
font brunir leurs raquettes bondées d’une eau maudite
l’espoir est un piège où l’on se précipite

plus loin quelques crevards sous un ciel d’expiation
vendent deux trois bricoles au bord de la station
service où sont forcés de faire leurs escales
les bahuts et les cars en manque de pétrole
parfois il y en a un qui monte dans le bus
pour vendre ses potions à de pauvres gugusses
et commence alors sa conférence improbable
il montre des photos de tumeurs incurables
et parle du ginseng la fleur miraculeuse
qui vous préserve des suspicions cancéreuses
la plupart des mémés ont bien sur la pétoche
et lui sortent les rares billets de leur poche
il descend au prochain Texaco presque heureux

et nos vies sont laissées entre les mains de dieu

Arcadia

éphéméride, souvenirs, voyage

Aρκαδία

j’étais parti vers l’est
sans flancher
solitaire
sur les routes sclérosées
dans l’ordre désordonné

je cherchais
au bord de la falaise des rumeurs
les visages sans âge
les rues sans adresse
faisant croire que la solitude
m’allait comme un gant
colmatant mes fêlures
pour ne pas laisser s’infiltrer
leur pitié
pour ne pas me faire tuer
connement

sur
la terrasse
d’un hôtel viscéral
je regardais l’horizon
pareil à des yeux timides
qui clignent et qui hésitent
et les marins
d’outre-monde s’éloigner
vers la débauche incontrôlable
mon cœur inoculé d’angoisses
à portée
des navires du ciel
vomissait
comme le cri d’un martinet précoce

les spectres enchainés
ne me demandaient
jamais d’où je venais
ni où j’allais
et souvent
m’offraient une poignée
de terre fraiche
une terre remplie d’une eau fatale
comme un souvenir sédentaire

les villes non spirituelles
gouvernaient
le rêve à demi nu
j’étais pris à parti
par les poètes zoologistes
et les poètes botanistes
qui me demandaient de choisir
mon camp
je m’extirpais
j’allais
au fil des fausses découvertes
dans le déséquilibre libre
de ce que l’on pense être la réalité
et qui n’est qu’un écueil où se brisent
nos coques de croyances
puis
je longeais la voie
et dans le vent
persistait le grognement insoumis
d’un chien
assez
pour insuffler du courage
dans mes poumons inféconds
alors
inconnu
étranger
j’avais
dépassé
les murailles
de ceux qui m’avaient utilisé
ou que j’avais manipulés
moi-même

dans la fraicheur
d’une prairie bleutée par la lune
je l’ai vue
venir vers moi
démunie
et blessée
et je l’ai enlacée jusqu’à ce qu’elle
s’endorme

et sans la réveiller
je me suis retiré calmement
et je l’ai laissée
là où vous la trouveriez

arcantiquemap.jpg

wicked

collabo, délire, deterrage, fanzine, publication, souvenirs

Extrait du fanzine Wicked réalisé en 2013 avec Geraldine Mo (tirage épuisé)

https://www.flickr.com/photos/geraldinemorag/

https://society6.com/geraldinemo/

ce qu’il faudrait

ce qu’il faudrait
c’est libérer les épaves prisonnières entortillées
dans les poils du nombril
les faire voguer sur l’océan du je avec une troupe de bonzes à bord
qui chantent om maņi padme hûm tout en buvant du lait de chèvre
ce qu’il faudrait
c’est invoquer les esprits du blues dans les cimetières de trains beatniks
se prendre pour le cheval de Nietzche
manger du tigre végétarien
et boire l’eau du Gange en canette
ce qu’il faudrait
c’est une bande de mômes fumant le pouvoir par les oreilles
avec des shiloms plaqués merde
des transsexuels bonapartistes qui se font griller la saucisse
à la garden-party de dieu
ce qu’il faudrait
c’est s’allonger dans les nuages avec le télé magazine
et voir la nuit foutrement belle des érections de lune noire
et s’écrouler sur la banquise assaisonné comme un baba
couler un bronze en forme de cœur
ce qu’il faudrait
c’est une seringue pour s’injecter de la vieillesse
dégueulasse et contaminée par la jalousie des étoiles
ce qu’il faudrait
c’est bosser dur au bureau de poste des enfers
et se tamponner la taulière
et lui tirer les vers du nez comme ça
pour la postérité
ce qu’il faudrait c’est faire du lard
sur le canapé partisan élaborer son plan de carrière
et pourquoi pas
faire la vaisselle

Shymkent

chronique, souvenirs, voyage

un malentendu et on se retrouve à Shymkent
mélange de grisaille immatérielle
et de béton superstitieux

fœtus dénué d’une quelconque gloire
au creux d’un ventre continental

fleurs
irréalistes dans une bouteille de vodka
sur une cheminée sans feu
un soir interminable d’automne

la vieille tuyauterie communiste
relie toutes les pauvretés entre elles
ça rigole pas
ça pleure jamais
les bagnoles
sont les seules à briller
sont les seules qu’on astique
en regardant la mort en face

il s’envole quelques pigeons agnostiques
mais le ciel est trop bas on s’y cogne on y perd la raison
les chiens sont à personne ou ils appartiennent
aux tiques et les tiques sont de vieilles salopes
qui foutent la méningite
on est sur le qui-vive
les Ruskovs nous racontent des histoires de mort foudroyante
d’amis balayés en deux nuits
on reste vigilant on entend les sirènes
et chacun doit trouver son compte dans ce tas de plomb
alors on apprend à boire comme on apprend
à marcher de travers
et le reste nous échappe
le temps de deux ou trois bières
et déjà
l’espace qui nous entoure se grise
sur le trottoir de notre avenir solitaire
l’espace n’est plus qu’un objet impropre à l’imagination