Distance, recul

éphéméride, peinture, point de vue, souvenirs, voyage

Quand j’ai commencé le projet « Prochain Lointain » l’an dernier, je voulais peindre ceux qu’on appelle les proches en tentant de faire résonner l’ambivalence des sentiments que l’on peut éprouver face à l’autre. Ma nature distante, tournée vers la route, l’amour du plus lointain, et la tentation d’être plus proche, moins défiant, de soigner ce tempérament qui naturellement cherche l’indifférence : l’exprimer avec des couleurs, des textures qui expriment la véracité d’une sensation, des lignes qui disent mon attachement au réel. La peinture comme une recherche de la vérité par la passion instinctive qui se heurte à mon passé de biologiste et m’entraine vers une certaine objectivité. Les prochains, les lointains, des corps et des âmes, je voulais dégager ce qui nous échappe, la sensation volatile qui leur appartient, l’animal et l’humain. J’ai avancé avec mes sensations, mon désir de lumière.

Puis j’ai voyagé au Vietnam, le pays de mes fantômes éblouissants. Quand on se promène sur la terre de ses ancêtres, on croise parfois en souvenirs les vérités de notre enfance. Peut-être de là me sont venues les couleurs comme des notes que je fredonnais, que j’avais oubliées. Ou de la nostalgie qui apparaissait ainsi, bestiale et affamée de nouveauté ?

Et ici je vous présente où cela m’a mené. Le travail réalisé la semaine dernière. Avec Pierrot comme modèle.

L’erreur

peinture, peinture et poésie, voyage

l'erreur

tom sam peinture

 

L’erreur

Avant de consentir aux reflets de la lune
Il y eut la brulure

Avant que le feu
Entre naturellement
Il fallut éteindre la petite flamme
Futile absurde et moribonde

Lorsque j’y étais
Il y avait ce drôle de silence
Que nul ne supportait

On ne tend pas les mains à la nuit
Pour qu’elle nous offre
De faux espoirs
Qui ne dévoilent
Rien de réel
Que des étoiles
Prises au piège
Dans le filet
De nos douleurs

Lorsque j’ai dépassé
Le cap des pierres et du soleil
La mer se lovait
Dans ce silence
Que nul ne pourrait
Supporter

Et ces erreurs
Et ce passé
Dans un coin de ruelle
Où les cloches se mirent
à sonner
Les yeux aux ciels
Pleins de regrets
À espérer
Mais alors quoi ?
Cette aventure horrible et sale ?
La mort
Sans doute à présent
Se refuse
Comme une danse

Mais ce silence ?
Mais allez
Va
On ne renonce pas
À cette nuit-là
Qui d’un coup de présent
Glorieux
Intense
Nous charge
De notre propre
Existence

 

Partir et rester

peinture, peinture et poésie, portrait, pulsation, reflux, souvenirs, voyage

L’homme regardait les flammes
Comme on regarde dans les yeux du destin
Peut-être à mi-chemin entre prudence
Et aveuglement
Il avait regagné in extremis
Ce petit amas rocheux au milieu d’une mer d’armoise
Il pensait à l’enfant qu’il avait laissé là
Avait-il eu le temps de lui transmettre ça
Lui qui s’était évertué à rester digne
À maitriser dans le foyer de son âme cette bienveillance
Qu’il avait reçu jadis
Et l’homme regardait les flammes
Volées il y a longtemps
La lumière transfuge
Qui depuis lors
Vacille
Dans le regard du destin

_MG_1449

peinture, peinture et poésie, pulsation, voyage

Guérir réparer restaurer
Happé par l’environnement
Malade
J’ai mis quelques couleurs dans la terre
Et si rien ne germe
C’est que ce moment n’a pas été assez naturel
Je recommencerai
Peut être encore quelques
Idées
à tuer
Sans les haïr
Mais je pense trop
Et mes mathématiques doivent devenir
Spirituelles
Un procédé inconscient
De vie
Guérir réparer restaurer
La graine de ma vision
_MG_1388

Tropiques

deterrage, parabole, voyage

Au pied de la colline, la sainte ville vrombit, crépite et se détériore, soulée par la nuit grave et le ciel métallique. Un manoir hallucinant a poussé sur son flanc. Il s’enflamme et se déshabille, tenu par les haubans de la lune excentrique. C’est la fleur du couchant recrachée dans la jungle. Et c’est là que le Père a trouvé son refuge.

Les colonnes de la terrasse pleuvent vers la voûte de nos pensées impies. Mais ce n’est plus très sérieux. Le mobilier aveugle se blottit dans les angles tranchants. Les destins sont partagés entre l’or et le bronze. Le jardin s’offre à l’homme envahi d’occident, comme un incendie de musée. Et les hibiscus pâles rompent avec le parfum de la ménagerie. Car il aime les êtres innocents. Dans le vaste univers qui s’emplit et se charge de visqueuse fraicheur, il fait bon se plier, absorbé par les ombres, les statues indigentes, on se vide des saisons, de la perplexité, des soupçons de lumière. Et lui aussi sent bon et se sent bien vidé.

Autour de son hamac qui sourit bêtement, sous la vibration saine, réprimée de l’ivresse, les mouches pieuses s’égayent et se frayent un chemin de gratitude et de respect à travers l’eau bénite. Et ses pieds fermentés, élargis et comiques, tremblotent compulsivement, pris d’un élan divin. Car bientôt l’indigène saura la vérité.

Il dort, ventre tendu d’encens purs et de tripes. Sur le coin de la bouche, une perle s’accroche. Comme il bave. Il s’écoule de son rêve une image, une douleur de pauvre, une morve de môme. Et on pense à Dieu qui fit l’océan plein.
À présent la maison se satisfait de dominer la ville, la lune complaisante empoisonne le ciel. La colline comme une bombe a gonflé vers minuit. Les anges de l’enfance portent innocemment leur tragique auréole qui sera arrachée à la misère.

Et les mouches se taisent en pondant sur la plaie.
Et le monde s’écroule sous de tristes tropiques.

16 sept. 2010

Voyageur

tourisme, voyage

Le lourd voyageur, le sac sur le dos
Dans le doux climat d’un pays vaincu
Va au grès du vent, de sa libido
Et de ville en ville. Et de cul en cul

Il aime à se croire Christophe Colomb
Triomphant et fier ou bien Magellan
Quand il part explorer cet étroit colon
De ce beau gamin poussant des cris lents.

Pour lui quel plaisir cette charité
Quand il voit combien il peut le choyer…
Contre un grand sourire, sa virginité
Il peut lui offrir deux mois de loyer.

Le gamin pourra rentrer calmement
Donner ce qu’il vient de gagner à maman
Et elle lui dira en comptant le blé
Combien elle est fière qu’il soit son mouflet.

Et lui la canette bien décapsulée
Bien évidemment ira se souler
Et demain ma foi Vasco de Gamma
Le sextant en l’air, cartographiera

Vârânasî

Non classé, rimes, souvenirs, voyage

Et le feu de la mort a vécu bien longtemps.
Sur la rive oppressée, on les voit maintenant
Pleins de fatalités et pour les Dieux nombreux
D’atroces mélodies se jettent dans le feu

Les corps brulent ici, au cœur de Bénarès,
Et le temps s’amincit pour infiltrer la foule.
Nous buvons le destin crasseux dans la sagesse
D’une enfant démunie par le fleuve qui coule.

Du monde tel qu’il est, nous ne distinguons rien.
Seule la sensation d’être au bout d’un chemin
Et puis le Gange en crue qui nous dit « Pas encore »

Insatiable de morts et de chansons sans rime,
Sans commune mesure, le fleuve achemine
Tout ce que nous saurons et que la vie ignore

24 Novembre 2010

Cordillère

chronique, souvenirs, voyage

nous avons pris le bus pour joindre Chiclayo
au travers des déserts et des petits rios
tout secs haletant comme pris dans de fatales
rumeurs de paradis aux masques de crotale

et la planète élance ses longs membres gonflés
ses cactées étrangères à la moralité
des fantômes espagnols aux idées dramaturges
qui hantent pour toujours ces étendues de verges

nous sommes entassés derrière ces vitres crades
nous passons au milieu des infimes bourgades
où tout semble baigné dans une plaie orange
où le soleil a excommunié tous les nuages

dans le gris des agaves un type use sa trique
sur un âne esquintant toute sa mécanique
car ici dieu a dit que l’âne est un camion
et au pied de la lettre on prend la religion

on s’arrête pour pisser ou pour changer la roue
un animal crevé durcit sur les cailloux
un gringo va braquer son arme numérique
sur le corps desséché comme une sombre brique

le chauffeur a plaqué des posters du messie
sur le cockpit la mort se faisait du souci
et on repart encore s’abimer les vertèbres
dans son taco voguant dans une paix sans arbres

les oponces juteux qui sont le casse-graine
des chenilles invétérées des hautes plaines
font brunir leurs raquettes bondées d’une eau maudite
l’espoir est un piège où l’on se précipite

plus loin quelques crevards sous un ciel d’expiation
vendent deux trois bricoles au bord de la station
service où sont forcés de faire leurs escales
les bahuts et les cars en manque de pétrole
parfois il y en a un qui monte dans le bus
pour vendre ses potions à de pauvres gugusses
et commence alors sa conférence improbable
il montre des photos de tumeurs incurables
et parle du ginseng la fleur miraculeuse
qui vous préserve des suspicions cancéreuses
la plupart des mémés ont bien sur la pétoche
et lui sortent les rares billets de leur poche
il descend au prochain Texaco presque heureux

et nos vies sont laissées entre les mains de dieu

Arcadia

éphéméride, souvenirs, voyage

Aρκαδία

j’étais parti vers l’est
sans flancher
solitaire
sur les routes sclérosées
dans l’ordre désordonné

je cherchais
au bord de la falaise des rumeurs
les visages sans âge
les rues sans adresse
faisant croire que la solitude
m’allait comme un gant
colmatant mes fêlures
pour ne pas laisser s’infiltrer
leur pitié
pour ne pas me faire tuer
connement

sur
la terrasse
d’un hôtel viscéral
je regardais l’horizon
pareil à des yeux timides
qui clignent et qui hésitent
et les marins
d’outre-monde s’éloigner
vers la débauche incontrôlable
mon cœur inoculé d’angoisses
à portée
des navires du ciel
vomissait
comme le cri d’un martinet précoce

les spectres enchainés
ne me demandaient
jamais d’où je venais
ni où j’allais
et souvent
m’offraient une poignée
de terre fraiche
une terre remplie d’une eau fatale
comme un souvenir sédentaire

les villes non spirituelles
gouvernaient
le rêve à demi nu
j’étais pris à parti
par les poètes zoologistes
et les poètes botanistes
qui me demandaient de choisir
mon camp
je m’extirpais
j’allais
au fil des fausses découvertes
dans le déséquilibre libre
de ce que l’on pense être la réalité
et qui n’est qu’un écueil où se brisent
nos coques de croyances
puis
je longeais la voie
et dans le vent
persistait le grognement insoumis
d’un chien
assez
pour insuffler du courage
dans mes poumons inféconds
alors
inconnu
étranger
j’avais
dépassé
les murailles
de ceux qui m’avaient utilisé
ou que j’avais manipulés
moi-même

dans la fraicheur
d’une prairie bleutée par la lune
je l’ai vue
venir vers moi
démunie
et blessée
et je l’ai enlacée jusqu’à ce qu’elle
s’endorme

et sans la réveiller
je me suis retiré calmement
et je l’ai laissée
là où vous la trouveriez

arcantiquemap.jpg

Succession

pulsation, voyage

Sans chercher à savoir pourquoi
À quoi ça peut bien ressembler
Elle disait « que ça revienne ou pas »
Il disait « que ça casse ou passe »
L’espoir avait perdu confiance
Restait encore là-bas la chance
Inexorablement familière

J’étais sorti de nulle part
Et arrivé tard dans la nuit
Un dernier tour dans mon sac
Et du sang-froid sur ma chemise
Vers le phare j’ai reconnu la menace
Je l’ai suivi jusqu’à la Plaza de Armas
Où j’ai dû tout jeter pour pouvoir entrer

Le corbeau portait un message dans le bec
Il demanda de lui expliquer
Elle a dit « seul toi peux savoir, mec »
Il resta longtemps à ruminer
Puis un vent se leva comme un voile
Le port prenait la forme d’une colère ligotée
Il cria « bande d’enfoirés, rendez-la-moi !»

Accrochée à la nuit de noces
Elle supplie les dieux d’être honnêtes
Comme il s’éloigne, elle hurle et pleure
Et tente de le retenir avec un poème truqué
Dans la rue dévastée d’abondance et de flammes
Il dit « courage, tu as ce dont tu as besoin
Évite les péages et garde le cœur pur »

Vénus était en Scorpion
Et dans mon cœur se trouvait le canif d’Orion
J’étais triste comme la lune de mars
Lorsque j’ai entendu tes proverbes sortir
De la bouche d’un politicien véreux
Et lorsque le dernier ange que tu m’avais présenté
S’est avéré être un maquereau sans âme

Entre quatre ciels, sur le pavé nostalgique
Elle passe en revue les possibilités
Tandis qu’il dort et rêve qu’elle baise avec Dieu
Dans les culs de sac, la débauche se délecte
D’une réalité commune. Choisir l’amour.
D’une vie antérieure, un cœur percé se déleste
Elle est toujours là. Il se réveille ailleurs.

Sans hésitations. Je prends les mesures
Encore un peu, je pense à eux.
A un éventuel retour, mais la mémoire se sauve
Un sanctuaire. Ce qui viendra sera paisible
Sans pardon, ni punition, d’une telle sincérité
Et ils relâcheront doucement leur étreinte
En regardant la mort qui s’incline devant leurs pieds